Les Stenvall veulent la nature et la technologie
La famille Stenvall sur la terrasse en bois de sa maison d'Espoo, la deuxième ville finlandaise. Photo : Ilmari Kostiainen
Quel est le rêve d'une famille finlandaise ? Garder encore longtemps son mode de vie unique, entre nature sauvage et haute technologie; que le fabricant de téléphones Nokia ne s'en aille pas et que la neige revienne... Rencontre avec Maija et Jyrki Stenvall.
C'est un beau samedi d'automne. Les bouleaux commencent à jaunir; les aulnes virent au rouge. Sur la table de la terrasse en bois, quelques pommes du jardin finissent de mûrir. La petite Hilda, 5 ans, va et vient sur sa balançoire. Son frère Totti, 9 ans, construit une cabane dans un grand pin. A vingt minutes d'Helsinki - la capitale - Espoo, 200 000 habitants, deuxième cité du pays, est une ville à la campagne. Au bout du jardin de la famille Stenvall commence la forêt.
L'égalité des sexes dans la Constitution. Derrière la fenêtre, leur mère, Maija, 37 ans, gros pull écru et jeans, invente un ragoût de renne fumé à la betterave et au roquefort. « Mail addict », selon son expression, elle garde un oeil sur son téléphone portable. Aujourd'hui, c'est elle qui cuisine; demain, ce sera son mari, Jyrki. « Les tâches ménagères, c'est 50-50 », prévient-elle. En Finlande, l'égalité des sexes est inscrite dans la Constitution.
Une fois n'est pas coutume, les Stenvall vont passer le week-end à la maison. Habituellement, soit ils empruntent le voilier du père de Jyrki pour aller explorer les îles de la Baltique; soit ils s'échappent à Mäntyharju, où ils ont construit leur mökki, cabane rudimentaire où les Finlandais vont s'isoler le dimanche, nager dans les lacs, cueillir des baies et des champignons, renouer avec la vie rustique de leurs ancêtres.
« On a le droit de critiquer son manager. » Leur maison d'Espoo, bâtisse en bois douillette, mais sans luxe, a été une bonne affaire. « Il y a huit ans, on l'a payée 130 000 €, raconte Maija. Maintenant, elle en vaudrait plus de 300 000. » Elle aime bien en faire la visite, pour peu qu'on laisse ses souliers à l'entrée.
Au sous-sol, entre le sauna et la chambre d'amis, Jyrki s'est aménagé un bureau. C'est là qu'il lit ses courriels, le matin, avant de partir au travail, vers 11 h. C'est là aussi qu'il tient ses téléconférences, le soir, avec ses collègues des États-Unis. À 38 ans, il est senior manager au service recherche et développement de Nokia, géant mondial du téléphone mobile et emblème de la prospérité nationale finlandaise.
« On a une grande liberté pour s'organiser, décrit-il. C'est presque une démocratie. On a le droit de critiquer son manager. Le manager ne commande pas, il orchestre. » Son salaire, après treize ans d'ancienneté : 7 000 € par mois - deux fois le revenu moyen de l'homme finlandais. L'État y prélève un tiers d'impôts.
« Nous ne sommes pas assez nombreux. » Jusqu'au printemps dernier, Maija aussi était chez Nokia, au service marketing. « Dès que la maison a été payée, raconte-t-elle, j'ai démissionné. Maintenant, j'ai repris des études pour devenir professeure d'art. Je gagnerai moitié moins, 2 000 €, une fois les impôts déduits. Mais je serai à la maison tous les soirs et je ne travaillerai pas pendant l'été. »
Finalement, c'est un vrai soulagement d'avoir abandonné la grande entreprise, pourtant vénérée. « Nous sommes trop dépendants de Nokia », pensent-ils tous les deux. Leur crainte : que les dirigeants de la firme décident, un jour, de transférer le siège dans un État moins taxé. « Le marketing a déjà déménagé à Londres », constate Maija.
« Les industries du bois et du papier ont commencé à quitter le pays, ajoute Jyrki. Si Nokia s'en va, il ne nous restera plus que les taxes. Notre problème, c'est que nous ne sommes pas assez nombreux en Finlande et que la population vieillit. »
« Vrais étés et vrais hivers nous manquent. » Leur autre sujet de préoccupation est, lui, déjà bien réel. Le climat a changé. « Les vrais étés et les vrais hivers nous manquent, dit Maija. Il a plu tout l'été et, depuis dix ans, en hiver, il n'y a presque plus de neige. On ne peut plus skier sur la mer gelée. L'hiver dernier a été le plus chaud depuis un siècle. » Pour skier, désormais, il faut monter au moins à 200 km vers le nord.
Viscéralement attachés à la nature, les Finlandais n'en sont pas moins les plus gros consommateurs d'énergie de la planète, après les États-Unis. Mais les appels à émettre moins de gaz à effet de serre ont été entendus. Les Stenvall ont isolé leur maison, vont remplacer la chaudière au fioul par une à bois. « On se sent coupables chaque fois qu'on prend la voiture, disent-ils. On l'utilise le moins possible en semaine pour pouvoir partir le week-end. » Jyrki a même rendu sa Volvo de fonction et roule maintenant en Clio.
Aujourd'hui, malgré ces inquiétudes, Maija est heureuse, « pleinement heureuse », dit-elle sans une hésitation. Elle voudrait bien que ça dure encore longtemps.
Serge POIROT.